lundi, septembre 15, 2008
Que conserver de notre vie?
Au détriment de quoi et de qui?
Et surtout, comment se reconnaître au milieu de tant d’ombres, de tant de lumières, de tant de titans?...
Qui sommes-nous au juste?
Ce que nous avons été ou bien ce que nous aurions aimé être? Le tort que nous avons causé ou bien celui que nous avons subi? Les rendez-vous que nous avons ratés ou les rencontres fortuites qui ont dévié le cours de notre destin? Les coulisses qui nous ont préservés de la vanité ou bien les feux de la rampe qui nous ont servi de bûchers?
Nous sommes tout cela en même temps, toute la vie qui a été la nôtre, avec ses hauts et ses bas, ses prouesses et ses vicissitudes; nous sommes aussi l’ensemble des fantômes qui nous hantent… nous sommes plusieurs personnages en un, si convaincants dans les différents rôles que nous avons assumés qu’il nous est impossible de savoir lequel nous avons été vraiment, lequel nous sommes devenus, lequel nous survivra.
Tiré de Ce que le jour doit à la nuit
de Yasmina Khadra (Julliard, 2008)
mardi, septembre 02, 2008
L'enfance
On peut la rejeter, bien sûr, mais c’est la meilleure preuve qu’on y tient. C’est comme une forêt vierge, l’enfance. Souvent, quand on la vit, on la subit. Mais on se construit, en même temps, une série de chambres obscures qu’on n’arrivera jamais, plus tard, à explorer jusqu’au bout…
L'enfance, c'est tout ce que l’on a perdu et ce que l’on a gardé. C'est ce qu'on n’a jamais cédé et ce qu'on a cédé trop facilement, même pour ne rien obtenir…
C’est dérisoire, mais il n’y a sans doute que cela de vrai.
La vie n'est peut-être qu'un long aller-retour entre soi et les débuts de notre existence.
Tiré (et adapté) de Fanny Ardant
lundi, décembre 31, 2007
Mes souhaits pour 2008: du désir!
Puis un regret : je n'ai pas d'ennemis, donc personne à qui je puisse souhaiter d'attraper la grippe aviaire, de brûler dans le réchauffement climatique ou d'être privé de cigarettes ; quant aux indifférents, assez majoritaires numériquement, je ne désire que l'extinction soudaine et définitive de leurs cellulaires quand ils sont dans un restaurant.
Mais de façon plus précise; quoi souhaiter de mieux en 2008 pour les lecteurs de l'Ancien et le moderne que de trouver le désir en sachant le préserver?
En effet, je considère que ce qui différencie l'Occident des autres régions du monde est le rapport au Désir. Désir, bien-sûr de modernité (avec tout ce que cela implique comme vecteur puissant de changement) mais aussi désir d'élévation collective, de bonheur personnel, de plaisirs moins nobles et pour certain et pendant longtemps du désir de Dieu...avec, parfois, un soupçon de culpabilité en prime quand on brasse tout cela.
Qui de mieux que le regretté Thierry Hentsch pour illustrer ce rapport que nous avons depuis toujours (en fait depuis la Renaissance) avec le désir et de le décliner avec beauté:
"L'homme moderne désire. Il désire désirer, allant sans trève d'un objet à l'autre, dans l'oubli de lui-même.
Cette quête incessante sous-tend toute la littérature des temps modernes. L'impossibilité de ce qu'elle recherche nourrit cette littérature de bout en bout, y compris là où elle se moque d'elle-même. Dans cette quête du désir, chaque personnage, chaque écrivain contribuent à dessiner les traits les plus marquants de l'image que l'Occident moderne a de lui-même. Don Juan (Molière) le rate sans cesse. Le désir est, en ce sens, ce à quoi Gulliver et Candide (Voltaire), chacun à sa manière, finissent par renoncer, alors que Jacques le fataliste (Diderot) le suit d'un oeil goguenard et parfois inquiet. Sade le gaspille, et Rousseau en nourrit inlassablement son moi blessé. Faust cherche inconsciemment à le recapitaliser dans un humanisme conquérant et démesuré. Hegel le hisse à la hauteur inaccessible de l'esprit. Le héros de Melville (du roman Moby Dick) s'épuise à le harponner à mort, mais le désir de tuer le désir conduit le capitaine Achab à son propre engloutissement. (...) Les frères Karamazov le traînent dans la boue ou l'exaltent dans la sainteté, qui pourtant n'échappe pas à la puanteur du monde. Tandis que Zarathousrta (Nietzsche) en garde malgré lui le secret. Chez Freud et chez Joyce, le désir se décompose sous le scalpel de l'analyse et de l'excès. Proust, dans son intense vivisection, le garde vivant: chez lui le désir devient l'instrument privilégié de l'artiste."
Alors mes ami(e)s, en 2008, Désirez de grâce!
Source de l'extrait: Thierry Hentsch, Le temps aboli. PUM, p.10-11
dimanche, novembre 11, 2007
Ma vie Cicéron
D'abord à travers la magnifique et volumineuse biographie de Pierre Grimal pour qui l'orateur romain est celui qui nous transmit une partie de la philosophie grecque en l'adaptant à un monde moins éthéré que les philosophes grecs.
Aussi par le roman historique "Imperium" de Robert Harris. C'est le premier volume d'une trilogie sur la vie de Cicéron dont l'histoire est absolument passionnante, non seulement à cause du talent narrateur de Robert Harris, mais parce que Cicéron a vécu à une époque déterminante de Rome, en a façonné l'histoire et a laissé une quantité d'écrits attestant autant de sa participation à ces évènements qui ont marqué le cours de l'histoire, que de ses attachements affectifs, de son humour et de sa propension aux potins. J'attends impatiemment le prochain volume.Sa vie est fascinante indeed; un vrai roman...avec ses alliances et mésententes avec Marc Antoine, Jules César, Pompée, Auguste (Octave), Crassus, Brutus, etc. Mort assasiné parce qu'il était Pompéen et qu'il n'a pas pu se rallier les pro-césariens. Je suis convaincu que nous aurons un film sur Cicéron un jour.
Ses oeuvres sont nombreuses, en grande partie à cause de son esclave grec Tiron qui lui a longuement survécu et qui a permis la publication de tous ses discours et dissertation. Plus de 40 volumes de Cicéron sont aujourd'hui traduits aux Belles Lettres.
En fait, mes lecteurs perspicaces auront compris depuis un bout toute l'affection que j'ai pour ce philosophe et orateur romain du 1er s. av JC. (par deux billets sur ce sujet ici et surtout ici).
Mais actuellement ma vie est subjuguée surtout par le projet philosophique de Cicéron, en faisant la part (bien-sûr) de l’héritage qu’il assume et transforme, mais en retenant surtout les deux aspects suivants:
Tout d’abord, Cicéron veut écrire la philosophie en latin, non en grec. Pour cela il est amené non seulement à traduire, mais surtout à élaborer une langue philosophique qui n’existait pas encore. Cicéron, pense à partir de découpages propres à la langue latine car il est convaincu que toute réflexion ne peut s’opérer que dans un milieu linguistique commun, où les catégories et les notions se constituent au fil d’une histoire partagée. En découpant, déplaçant, remontant des modules et des expressions du grec et du latin, Cicéron invente ainsi les notions et les domaines propres à la philosophie occidentale.
Le second aspect est l’usage particulier que Cicéron fait de l’histoire de la philosophie. Il fût le premier à n'être pas mû par une inspiration doctrinales, mais par la conscience que les questions majeures de l’enquête philosophique doivent être discutées dans un espace polémique, où le débat contradictoire fixe les doctrines comme des modèles de pensée qui se constituent dans la confrontation. Ainsi la réflexion sur la connaissance est-elle structurée pour Cicéron par le conflit entre le stoïciens, épicuriens et académiciens; par exemple le choix de la conduite morale se trouve circonscrit par les conceptions rivales proposées par les stoïciens et les épicuriens .
C’est pourquoi Cicéron utilise dans son œuvre le dialogue. Le débat contradictoire entre deux positions, qui se caractérise par l’examen équitable des arguments de l’une et de l’autre part , est ce qui permet à Cicéron de se définir « académicien » .
Cicéron a tout sondé, tout étudié; c’est l’antiquité vivante, l’homme verbe, comme l’appelle Lamartine, et après Platon le plus grand style de toutes les langues.
« C’est un vase sonore qui contient tout, depuis les larmes privées de l’homme, du mari, de l’ami, jusqu’aux catastrophes de l’homme du monde, jusqu’aux pressentiments tragiques de sa propre destinée. Cicéron est comme un filtre où toutes ces eaux se déposent et se clarifient sur un fond de philosophie et de sérénité presque divines, et qui laisse ensuite s’épancher sa grande âme en flots d’éloquence, de sagesse, de piété pour les dieux, et d’harmonie. On le croit maigre parce qu’il est magnifiquement drapé, mais enlevez cette pourpre, il reste une grande âme qui a tout senti, tout compris et tout dit de ce qu’il y avait à comprendre, à sentir et à dire de son temps à Rome » (Lamartine, Les Confidences).
dimanche, octobre 21, 2007
Jacques Grand'Maison : un maître à penser
Prêtre, théologien, sociologue et essayiste, Jacques Grand’Maison poursuit depuis 30 ans une réflexion unique sur l’évolution sociale et spirituelle du Québec moderne. Son œuvre, qui compte une quarantaine de titres jette, selon moi, un des regards les plus lucides sur les grands enjeux éthiques non seulement de la société québécoise mais de l'ensemble des occidentaux.
Je viens d'acheter ce qu'il annonce comme peut-être le dernier livre de sa vie : Pour un nouvel humanisme
Pour bien des gens l'humanisme est une affaire d'intellectuels. Or il n'en est rien. N'avons-nous pas un besoin fondamental de nous situer dans le monde et de mieux le comprendre pour y oeuvrer?
Faisant sienne cette conviction, Jacques Grand'Maison propose une réflexion stimulante qui risque de bousculer nombre d'idées reçues. Son projet est ambitieux: jeter les bases d'un nouvel humanisme capable de permettre un véritable «vivre ensemble» dans une société où se côtoient des gens d'origines et de cultures différentes, avec ou sans allégeance religieuse.
L'humanisme, affirme-t-il, est à renouveler à chaque époque pour raviver ses rôles libérateurs et civilisateurs. Mais ce serait dommage et même illusoire de penser qu'on peut y parvenir sans les riches patrimoines culturels et religieux de l'histoire.Notre Révolution tranquille, explique-t-il, a été «marquée par une dynamique d'émancipation, de libération, de redéfinition identitaire, de nouveau projet de société» et elle «a donné un nouvel élan à la liberté, à la politique, à l'histoire à faire plutôt qu'à répéter». Grand'Maison se réjouit d'y avoir participé. Il constate à regret, toutefois, qu'elle se soit accompagnée d'une «rupture globale et abrupte de nos premières identités historiques».
Pour un nouvel humanisme part donc du constat que cette rupture insensée est la cause d'une «crise d'espérance» qui «mine notre tonus moral».
Son nouvel humanisme, il le trouve sur ce terrain dans les oeuvres d' Éric-Emmanuel Schmitt, qui évoquent, à leur manière, une transcendance nécessaire, c'est-à-dire la conviction que la bonté est plus profonde que le mal. Dans la foulée de Charles Taylor, Jacques Grand'Maison redit son attachement à une modernité fidèle à sa mémoire et, partant, soucieuse de l'avenir de l'homme. «Je suis de ceux, écrit Grand'Maison, qui souhaitent une nouvelle synergie du meilleur de la laïcité et du meilleur des sources historiques de la civilisation occidentale, dont le christianisme fait partie. Cela dit, dans le cadre de l'autonomie institutionnelle de ces deux sphères.»
Cette pensée est en complète symbiose avec la mienne...livre non pas à lire mais à chérir...
Pour un nouvel humanisme de Jacques Grand'Maison. Fides 2007 (208 p.)
Source: Le Devoir et Fides
dimanche, octobre 07, 2007
L'héroïsme
"La solitude est la condition préalable de l'expérience de l'extase, et tout particulièrement de cette expérience qu'apprécie tant l'artiste post-wagnérien, l'existence héroïque. Personne ne peut se sentir héroïque sans avoir été d'abord rejeté par le monde ou peut-être sans avoir accompli lui même cette exclusion."
mardi, août 07, 2007
Le bonheur est dans le Mahler...
À chaque fois que j'écoute cette symphonie, cela me rappelle le 15 février 2000. C'est bizarre, je ne me souviens jamais des dates même les plus significatives mais celle-là...c'est pour de bon. La première fois de ma vie où j'ai vu tout l'univers dans ma tête grâce à la musique.
Charles Dutoit et l'Orchestre symphonique de Montréal (OSM) interprétait cette Symphonie No. 1 (Titan) de Gustav Mahler. Je ne connaissais rien de Mahler et peu de choses de la musique classique. Je suis arrivé à la Place des Arts avec un groupe de collègues du travail suite à une invitation de l'OSM.
Dès les premiers mouvements, j'ai été frappé par les notes, par les rythmes différents, par ce nouveau monde de sens qui s'ouvrait à moi, par Dutoit fasciné et fascinant qui faisait littérallement l'amour avec son orchestre. Je ne savais ni pourquoi ni comment mais toutes sortes d'images défilèrent dans ma tête pendant près d'une heure. J'étais littérallement tout ébaubi!
Est-ce que j'ai été touché par le thème de l'oeuvre...soit "l'idée d'un homme fort et héroique, de sa vie et ses souffrances, de sa lutte et sa défaite contre le destin"?? Peut-être inconsciemment mais je me souviens surtout que déferlait dans la salle la beauté, toute la beauté du monde; elle m'était offerte, là devant moi.
Plus qu'une découverte, une révélation . Ce fût un coup de foudre, aussi mystérieux en art qu'en amour. Cela relève de la prescience le coup de foudre. Le présent se plisse, se tord, et voilà qu'en une seconde jaillit l'avenir.
En écoutant Mahler, j'ai pris conscience d'un avenir prometteur, c'est-à-dire...qu'il y a, en fait, des choses si précieuses, si belles et intenses dans le monde que l'existence ne peut qu'être belle malgré l'idée même du malheur. La beauté du monde m'avait déjà frappé (lors de ma première visite à Rome en 1997) et là je comprenais que ce genre d'émotion pouvait se répéter.
Depuis ce jour-là précis...depuis le 15 février 2000...j'éprouve une impatience féroce. J'essaie presque de vivre deux vies dans la même vie. Aurais-je le temps de découvrir l'intégralité des merveilles dont la planète regorge? Combien vais-je en rater? Tant de choses à voir, à lire, à écouter. Surtout garder cette impatience de la beauté et que mon énergie ne me quitte pas...j'en aurai bien besoin jusqu'à 90 ans, au moins...
mardi, avril 24, 2007
L'optimisme
On néglige que l'optimiste et le pessimiste partent d'un constat identique : la douleur, le mal, la précarité de notre vigueur, la brièveté de nos jours.
Tandis que le pessimiste consent à la mollesse, se rend complice du négatif, se noie sans résister, l'optimiste, par un coup de reins énergique, tente d'émerger, cherchant le chemin du salut. Revenir à la surface, ce n'est pas se révéler superficiel, mais remonter de profondeurs sombres pour se maintenir, sous le soleil de midi, d'une façon qui permet de respirer.
Non seulement je ne perçois pas l'intérêt pratique de la tristesse, mais je n'ai jamais compris l'avantage philosophique du pessimisme. Pourquoi soupirer si on a la force de savourer? Quel bénéfice à communiquer son découragement, refiler sa lâcheté, oui, quel gain pour soi ou pour les autres? Alors que nos corps transmettent la vie, faut-il que nos esprits procurent le contraire?"
Source: Eric-Emmanuel Schmitt, Ma vie avec Mozart, p. 65-66
lundi, mars 26, 2007
Les leçons du philosophe Alain
Mais tout cela me permet de vous parler d'une jolie histoire. Au premier chapitre de son ouvrage ("Propos sur le bonheur"), Alain nous raconte la première rencontre, il y a 23 siècles, entre le jeune Alexandre (qui n’était pas encore appelé " Le Grand ") et son cheval illustre, Bucéphale.
Or, aucun écuyer ne pouvait se tenir sur ce cheval redoutable. On aurait dit que c’était un cheval indomptable, un cheval fou. Alexandre était attiré par l’allure de Bucéphale, comme le raconte Alain: " Moi, au contraire, je vais essayer de découvrir de quoi il a peur. "
Voilà la suite tel que racontée par le philososphe Alain et je cite:
Alexandre cherchait l'épingle et la trouva bientôt, remarquant que Bucéphale avait terriblement peur de sa propre ombre; et comme la peur faisait sauter l’ombre aussi – parce que lorsque le cheval avait peur, il sursautait et son ombre avec lui – cela n’avait point de fin. Mais il tourna le nez de Bucéphale vers le soleil."Alexandre réussit donc à le dompter en le plaçant face au soleil. Après cela, Bucéphale n'accepte d'être monté que par Alexandre devenu plus tard le Grand.
"Ainsi, poursuit Alain, l'élève d'Aristote savait déjà que nous n'avons aucune puissance sur les passions tant que nous n'en connaissons pas les vraies causes."
Pas pire comme méthaphore historique, Non?
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NB Pour les curieux d'histoire: Selon Plutarque, le cheval Bucéphale meurt de ses blessures après la Bataille de l'Hydaspe en 326 av JC.. Alexandre en fit alors un dieu, et fonda sur son tombeau la ville de Bucéphalie (Alexandria Boukephalous, aujourd'hui Jhelum au Pakistan). On voit sur certaines monnaies des successeurs d'Alexandre le dieu Bucéphale comme un cheval cornu, les cornes étant un symbole de divinité dans l'Orient ancien.
Comme quoi, vaincre son ombre peut nous mener loin...
mercredi, mars 21, 2007
Le bonheur selon Alain
Alain met au point à partir de 1906 le genre littéraire qui le caractérise, les "Propos". Ce sont de courts articles, inspirés par des événements de la vie de tous les jours, au style concis et aux formules séduisantes, qui couvrent presque tous les domaines. Plusieurs des "Propos" circulent encore beaucoup.
J'ai hésité avant de vous parler d'Alain parce que je trouve que ses textes (surtout ceux sur le bonheur et l'approche de la vie) vieillissent mal quoique gardant un certain charme. Depuis les années 20, nous avons tellement écrits et lus sur le Bonheur que les textes d'Alain apparaissent maintenant un peu surannés. En gros, dans sa série sur le Bonheur, Alain affirme qu'à moins de vivre les affres de la destinée noire, on peut devenir heureux si on le veut...c'est une question de volonté, d'état d'esprit...La part de responsabilité dans notre bonheur serait plus grande qu'on veut bien le croire.
Je crois qu'Alain simplifiant le tout pour nous envoyer un message clair et fort: Svp faites dont un effort quand tout ne roule pas du bon côté des choses. Propos louables mais on sait tous maintenant que rien n'est aussi simple dans la vie...
Allez un petit extrait d'Alain, ca ne fera pas de tort à la blogosphère!!
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Il n'est pas difficile d'être malheureux ou mécontent ; il suffit de s'asseoir, comme fait un prince qui attend qu'on l'amuse (...)Au contraire, le bonheur est beau à voir ; c'est le plus beau spectacle. Que leurs raisons soient fortes, je le sais ; il est toujours difficile d'être heureux ; c'est un combat contre beaucoup d'événements et contre beaucoup d'hommes ; il se peut que l'on y soit vaincu ; il y a sans aucun doute des événements insurmontables et des malheurs plus forts que l'apprenti stoïcien ; mais c'est le devoir le plus clair peut-être de ne point se dire vaincu avant d'avoir lutté de toutes ses forces. Et surtout, ce qui me paraît évident, c'est qu'il est impossible que l'on soit heureux si l'on ne veut pas l'être ; il faut donc vouloir son bonheur et le faire.
Ce que l'on n'a point assez dit, c'est que c'est un devoir aussi envers les autres que d'être heureux. On dit bien qu'il n'y a d'aimé que celui qui est heureux ; mais on oublie que cette récompense est juste et méritée ; car le malheur, l'ennui et le désespoir sont dans l'air que nous respirons tous ; aussi nous devons reconnaissance et couronne d'athlète à ceux qui digèrent les miasmes, et purifient en quelque sorte la commune vie par leur énergique exemple. Aussi n'y a-t-il rien de plus profond dans l'amour que le serment d'être heureux. Quoi de plus difficile à surmonter que l'ennui, la tristesse ou le malheur de ceux que l'on aime ? Tout homme et toute femme devraient penser continuellement à ceci que le bonheur, j'entends celui que l'on conquiert pour soi, est l'offrande la plus belle et la plus généreuse.
J'irais même jusqu'à proposer quelque couronne civique pour récompenser les hommes qui auraient pris le parti d'être heureux. Car, selon mon opinion, tous ces cadavres, et toutes ces ruines, et ces folles dépenses, et ces offensives de précaution, sont l'oeuvre d'hommes qui n'ont jamais su être heureux et qui ne peuvent supporter ceux qui essaient de l'être.
Alain (1923)
dimanche, décembre 17, 2006
Albert Camus, nous et la futilité de la vie
Le philosophe Albert Camus (1913-1960) est à la mode semble-t-il. Jean-Paul Sarte (1905-1980) moins. Entre les deux amis existentialistes, je préfère Camus qui m'apparaît plus humain et accessible.
Un épisode récent(2005)de l'émission américaine "Desperate Housewives" traitait du désespoir de la vie quotidienne surtout lorsqu'on a choisi une vie plus traditionnelle et routinière (maison, enfants, travail astreignant, etc.)...on y parla abondamment d'Albert Camus.
Sans doute parce qu'Albert Camus a le mieux décrit le désespoir qui nous frappe tous un jour ou l'autre, et cela, en reprenant le mythe de Sisyphe.
Je rappelle le mythe grec original. Sisyphe, fils d'Éole voulu déjouer Zeus et reçut un châtiment exemplaire. Les Juges des Enfers lui montrèrent un énorme rocher, et lui donnèrent l'ordre de le rouler en lui faisant remonter la pente jusqu'au sommet d'une colline et de le rejeter de l'autre côté pour qu'il retombe. Il ne devait jamais réussir!! Aussitôt qu'il est près d'atteindre le haut de la colline, il est rejeté en arrière sous le poids de l'énorme rocher, qui retombe tout en bas, et là, Sisyphe le reprend péniblement et doit tout recommencer...et cela pour l'éternité.
En fait, et c'était le thème du mythe et de l'émission "Desperate Housewives": est-ce que l'on peut faire quelques choses devant le sentiment de futilité et d'aliénation qui caractérise nos vies? Comment amener de la lumière dans notre vie de routine ennuyeuse et sans promesse?
La beauté du livre d'Albert Camus (Le Mythe de Sisyphe) est son chapitre "Il faut imaginer Sisyphe heureux".
L'idée de Camus (si je comprends bien!) se résume ainsi: continuer de vivre consciemment avec en soi l'idée insolente du manque de sens de nos vies est en fait un acte d'héroïsme. Tellement héroïque, qu'il peut a lui seul donner un nouveau sens à nos vies. (On peut aussi, bien sûr, vivre intensément mais ça j'en ai déjà parlé abondamment dans ce blogue.)
Et, de plus, quoi que de plus beau que de regarder à chaque jour l'horizon (du haut de la montagne) après un grand effort...même si cela ne durera qu'un trop bref instant...
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Il faut imaginer Sisyphe heureux.
Tout au bout de ce long effort mesuré par l'espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d'où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend dans la plaine.
C'est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m'intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même. Je vois cet homme redescendre d'un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s'enfonce peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.
Si ce mythe est tragique, c'est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l'espoir de réussir le soutenait ? L'ouvrier d'aujourd'hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n'est pas moins absurde. Mais il n'est tragique qu'aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté, connaît toute l'étendue de sa misérable condition : c'est à elle qu'il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n'est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris.
Si la descente ainsi se fait certains jours dans la douleur, elle peut se faire aussi dans la joie. Ce mot n'est pas de trop. J'imagine encore Sisyphe revenant vers son rocher, et la douleur était au début. Quand les images de la terre tiennent trop fort au souvenir, quand l'appel du bonheur se fait trop pressant, il arrive que la tristesse se lève au cœur de l'homme : c'est la victoire du rocher, c'est le rocher lui-même.
Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. De même, l'homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire toutes les idoles. Dans l'univers soudain rendu à son silence, les mille petites voix émerveillées de la terre s'élèvent. Appels inconscients et secrets, invitations de tous les visages, ils sont l'envers nécessaire et le prix de la victoire. Il n'y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit.
Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.
Le Mythe de Sisyphe, Gallimard, 1942.
samedi, juin 17, 2006
Que faire de nos vies (2e partie)
On ne peut plus tout savoir comme à la Renaissance, l'art actuel va dans des milliers de directions, on a perdu l'illusion de pouvoir changer le monde, Dieu serait mort selon plusieurs,...il ne reste que nous comme individu??? et pour quel destin??...alors que faire?
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Cher fiston,
Le thème du sens de vie n'est simple mais est fascinant. Tout le monde se pose la question un jour ou l'autre. On peut trouver des enseignements dans nos vies personnelles. Mais qu'est-ce qu'une vie dans le tourbillon des siècles? Tu me connais. Je préfère l'enseignement des centaines de philosophes qui étudient la question depuis 25 siècles... Allons-y!
Albert Camus affirme au début du Mythe de Sisyphe qu'il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux, celui de savoir si la vie peut avoir un sens.
Si la question du sens de la vie est tragique, c'est que la question est beaucoup plus évidente que la réponse.
Le réflexe de tous, selon nos prédispositions et la manière que chacun désire anesthésier l'angoisse de l'existence, est souvent de trouver réponse soit dans la religion (la vie n'a de sens que la perspective de l'au-delà), dans l'humanisme (oeuvrons à l'avancement de la culture et/ou de l'Homme) ou dans un esprit vaguement hédonistes (style: jouissons de la vie, il n'y en a qu'une).
Selon Jean Grondin, pour la philosophie, seule la voie de Socrate est ouverte: celle de la connaissance de soi ou du dialogue intérieur. Mais en rapellant bien que la philosophie du sens de la vie ne peut pas être une philosophie du bonheur.
La vie peut être un printemps. Mais elle peut aussi être effroyablement sibérienne. La cruauté de la vie n'a pas à être rappelée. Pour les philosophes du sens de la vie, le bonheur a quelques choses d'exceptionnel, de gratuit, de forfuit, il ne peut être produit, aménagé, assuré, il peut au plus être espéré, et surtout pour les autres.
Raymond Aron a raison d'écrire qu'on ne vit pas sur commande des moments parfaits (dans ses Mémoires (1983), un livre qui m'a d'ailleurs fortement marqué)
En fait, le bonheur est toujours celui des autres, car nous sommes effectivement à même de les rendre moins malheureux. Kant a dit avec justesse que si nous ne pouvons viser notre propre bonheur, nous pouvons toutefois nous rendre "digne d'être heureux" en visant justement le bonheur d'autrui. Cette notion du Bien a été cristalisée par Platon et repris par la plupart des religions.
L'idée de Jean Grondin (professeur de philosophie à l'Université de Montréal), assez fulgurante, est la suivante:
"Si j'avais à répondre à la question du sens de la vie, sans y aller par quatre chemins, j'aimerais dire que le sens de notre vie est de vivre comme si notre vie devait être jugée. "
Platon était convaincu que la vie n'a que de sens que si elle se sait confrontée à un tel jugement, à un examen, qui est aussi et surtout un examen de soi par soi.
J'imagine avec sourire un tribunal composé d'êtres de grande bonté...qui jugerait de ma vie, errements, gestes égoïstes et fragilités...oups! Y a-t-il une note de passage? Est-ce que ma mère pourrait être mise à contribution? Pas évident indeed!!!
Toutefois la vie humaine doit s'accomoder d'un sens qui ne sera jamais une assurance, mais qui peut contribuer à faire de nous des êtres meilleurs, voués au Bien, en commençant pas celui des autres.
La vie qui a du sens--en latin, on dirait la vie qui sapit, qui a de la saveur--est la vie qui s'engage dans un sens qui la dépasse. Cette vie qui a saveur de sens est peut-être le plus exaltant espoir de l'homo sapiens (toujours selon Grondin).
Bien-sûr tout cela sans trop s'oublier, en demeurant un être signifiant et original...
Voilà fiston, où j'en suis rendu...le bonheur est dans la bonté!
En attendant d'y arriver, j'irai prendre un petit verre (ou 2) pour réfléchir à la chose... mon tribunal saura bien attendre...
Source principale: Jean Grondin. Du sens de la vie. Bellarmin. 2003
dimanche, juin 11, 2006
Que faire de nos vies (1ère partie)
Pas toujours facile...
Je vieillis en apprenant toujours. La formule est de Solon et Jean-Jacques Rousseau l'avait placée en début d'un de ses livres. Apprendre toujours, oui, mais apprendre quoi?
Que plus on avance en âge, plus on ressent de l'impuissance; que plus on lit, plus on mesure son ignorance? L'être apprend avec le temps qu'il ne sait pas grand chose, qu'il ne saura jamais, qu'il est impossible de venir à bout d'un monde de plus en plus complexe qui nous dépasse. Admettre que nous ne savons pas est la marque même de la maturité.
Il ne s'agit surout pas de baisser les bras!! Et encore moins d'abandonner quoique ce soit. Il faut marcher, il faut rêver et continuer. Apprendre, toujours apprendre même si cela ne change pas le monde. Apprendre parce que ça nous change, nous! Mais, en étant conscient qu'il ne suffit pas de voter ou de lire sur la paix pour que la paix soit.
Le pire tourment de l'Homme est d'avoir connaissance de tout, sans disposer de pouvoir sur rien, disait Hérodote.
C'est toujours avec grande tristesse que nous avouons notre impuissance en face de ce qui arrive. Le mot hélas est un mot qui a de l'avenir. Nous sommes tous désolés. Nous sommes tristes devant les injustices, les tsunamis, les maladies et les malfaisants. Nous sommes abattus par la cruauté de l'histoire, par la bêtise des humains, par les coups du hasard, par la répétition des choses...et surtout nous ne comprenons pas.
Mais quoi comprendre justement?? Chaque pays a cent versions de son histoire. Chaque quartier de la ville, chaque village, chaque maison, chaque conscience humaine est un puits sans fond. Un petit exemple: j'avais été émerveillé de comprendre que l'escalier en colimaçon avait été inventé par un architecte inconnu de la Grande Grèce, à Selinonte, il a 2 500 ans...Dans cette ancienne ville désolée de la Sicile ou même les touristes ne font plus...à part des maniaques comme moi. Cela fait 6-7 ans que je m'intéresse à l'Antiquité comme un fils à la recherche de sa mère et j'en sais si peu...
Alors si je n'arrive pas à bien maitriser les fondements de ma propre culture...que comprendre des arabes, des mulsulmans ou de l'Irak..? Et ailleurs et partout où l'injustice et la violence font rage.
Une autre question qui me trouble actuellement: Comment remettre l'Afrique sur les rails ? L'Afrique dont le seul examen des ethnies, des identités, de l'histoire, ancienne et récente demanderait trois vies de passion, d'obsession, de travail. Lire Ryszard Kapuscinski m'appaise; mais est-ce suffissant?
Je referme son dernier livre, je regarde la télé, nous sommes en 2006, la terre tourne toujours, les technologies explosent et nous vivons une rébellion en l'Irak... Je deviens gaga en apprenant que nous refaisons les mêmes erreurs collectives, que nous nous enfargeons dans les mêmes clôtures, que nous suivons une seule voie. En fait, la société est peut-être simplement comme chacun d'entre nous: elle ne fait que veiller à ses intérêts et fait de son mieux pour les protéger.
Résultats?: l'intérêt personnel trop souvent prime, le pouvoir se concentre, le mystère s'épaissit, le mesquin obéit à une loi de fer. Plus on lit, moins on comprend...comme dans la chanson de Jean Gabin...
Et Rousseau de renoncer, donnant par là raison à l'efficacité des mesquins et à la cruauté du destin. "Je suis désolé. Il ne me reste que mon âme. Hélas ! Je n'y peux rien. " Disait-il.
On ne peut plus tout savoir comme à la Renaissance, l'art actuel va dans des milliers de directions, on a perdu l'illusion de pouvoir changer le monde, Dieu serait mort selon plusieurs,...il ne reste que nous comme individu??? et pour quel destin??...alors que faire?
Inspiré librement de Serge Bouchard
mardi, août 09, 2005
La mort d'un grand intellectuel et humaniste...
J'ai entendu parlé du professeur Klibanski pour la première fois il y a quelques années seulement grâce à George Leroux qui est professeur d'histoire à l'UQAM. VRAIMENT un être remarquable qui a véçu réellement les passions intellectuelles du siècle...c'est pourquoi je me permets de reproduire l'article d'aujourd'hui du Devoir
Comme vous le voyez , mes derniers posts portent sur Thierry Hentsch et sur Raymond Klibanski... cela indique bien qui sont mes idoles...
L'ancien et le moderne
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Raymond Klibansky dans le documentaire biographique intitulé De la philosophie à la vie, primé en 2002 au Festival international du film sur l’art. La volonté de suivre à la trace des notions et des concepts sur des milliers d’années, dans plusieurs aires culturelles, l’aura occupé toute sa vie.Formé dans l'effervescence culturelle de l'Allemagne du premier tiers du XXe siècle, forcé à l'exil par la barbarie nazie, colonel de l'armée britannique durant la Seconde Guerre mondiale, philosophe et historien de la culture de renommée planétaire, professeur émérite des universités McGill, Oxford et Heidelberg, coauteur de Saturne ou la Mélancolie, un livre légendaire sur le sublime et complexe sujet du «bonheur d'être triste», Raymond Klibansky est mort vendredi dernier. La courte notice nécrologique publiée hier dans Le Devoir annonce qu'il a succombé «dans sa centième année, paisiblement, à son domicile de Montréal». Il serait devenu centenaire le 15 octobre prochain.
Sa longue vie très bien remplie concentre les misères et les bonheurs d'un siècle marqué par d'admirables découvertes scientifiques et artistiques, mais aussi par d'abyssales plongées au coeur du maléfique. Lui-même connaît le statut d'exilé dès le berceau, à Paris, son lieu de naissance, où son père allemand s'occupe depuis quelques années d'une grande entreprise d'import-export en vins. En 1914, dès le déclenchement du premier conflit mondial, sa famille est obligée de tout abandonner pour rentrer à Francfort. Après quelques années passées au très rigide et trop discipliné Goethe-Gymnasium, où il se lie d'amitié avec Klaus Mann, le fils de l'écrivain Thomas Mann, le jeune Klibansky -- qui a hérité du prénom du défenseur de la laïcité et futur président de la République française Raymond Poincaré -- persuade ses parents de l'inscrire à la Odenwaldschule, une école mixte et progressiste, une utopie scolaire réalisée, sans surveillants, sans notes, où les élèves et les professeurs décident ensemble, lors d'assemblées générales, des règles de conduite communes. La Odenwaldschule a formé d'autres gens célèbres, dont Daniel Cohn-Bendit, le défenseur de «l'imagination au pouvoir» de Mai 68.
Comprendre ce qu'est l'homme
Il obtint son «Abitur», l'exigeant diplôme d'études secondaires allemand, avec six mois d'avance et rentre à la fameuse Université de Heidelberg à 17 ans, en 1923. Dans cette ville, il fréquente la maison de Max Weber, en tant qu'ami intime de ses neveux, ses fils adoptifs. Le grand sociologue mort en 1920 a laissé en plan les épreuves de Économie et Société, sa somme théorique. Pour son premier travail intellectuel d'envergure, Raymond Klibansky va donc consacrer ses soirées à aider la veuve Weber à corriger les épreuves du maître ouvrage.
Il suit 35 heures de cours par semaine, dans toutes les disciplines. «Mon ambition était de comprendre ce qu'est l'homme, dira-t-il au Devoir dans une entrevue publiée en 1992. Et pour y arriver il fallait commencer par le commencement, par la pensée grecque, par la langue grecque, celle des philosophes, mais aussi celle des poètes, sans négliger l'expression visible de l'esprit dans l'art.» Il termine son doctorat à 23 ans, puis devient «Privatdozent», professeur de cours libres, en 1931, deux ans avant la catastrophe de 1933. Il se rappellera ensuite avec tristesse du silence de la très grande majorité des enseignants, qui avaient pourtant passé les années précédentes à discuter savamment de la nécessité d'une conduite personnelle courageuse, de l'autonomie de l'individu et de sa liberté. Pour lui, la mémoire de grands esprits qui avaient capitulé devant le régime nazi était «entachée à jamais».
Le cas le plus célèbre demeure évidemment celui de Martin Heidegger, qui fait maintenant les frais d'un juste déboulonnage en règle pour son nazisme militant. L'auteur d'Être et Temps enseigne alors à Fribourg-en-Brisgau et Klibansky ne le rencontre donc pas souvent. Il est tout de même présent à la fameuse conférence Qu'est-ce que la métaphysique ?, donnée en 1929. «Il y avait là, devant nous, un mélange d'intensité intellectuelle et de mensonges, se rappelait-il 60 ans plus tard. Il déformait la vérité historique tout en citant Platon. Tous les moyens étaient bons pour lui.» Klibansky se rapproche plutôt du philosophe Karl Jaspers, qui ne reniera jamais ses idéaux humanistes et démocratiques. Jaspers le propose pour un stage à Kiel, auprès du légendaire Ferdinand Tönnies, auteur de Communauté et Société (1887), ami de Friedrich Engels, cosignataire du Manifeste du Parti communiste, paru il y a 150 ans. «Tönnies m'a beaucoup parlé de ses rencontres avec Engels», confie-t-il à son ancien élève, le professeur québécois Georges Leroux, dans leur livre d'entretiens biographiques Le Philosophe et la Mémoire des siècles, paru en 1998, aux Belles Lettres, à Paris.
Cette volonté de suivre à la trace des notions et des concepts sur des milliers d'années, dans plusieurs aires culturelles, va l'occuper toute sa vie. Raymond Klibansky participe au renouvellement de la compréhension des rapports de la culture occidentale à ses sources grecques, filtrées par les penseurs juifs, arabes et chrétiens du Moyen Âge et de la Renaissance. Dans le lot immense et disparate de ses oeuvres complètes, occupant plusieurs rayonnages, on peut notamment distinguer les éditions critiques d'oeuvres majeures de l'histoire de la philosophie. Par exemple le monumental Corpus Platonicium Medii Aevi, une édition des versions médiévales latines et arabes des textes platoniciens. L'édition critique du Parménide latin, le dialogue de Platon accompagné du Commentaire de Proclus, qu'il a lui-même découvert dans la bibliothèque du cardinal. Et puis les Medieval and Renaissance Studies, dont six volumes ont été publiés de 1941 à 1968. Reconnaître la raison et la dépasser Tout cela pour se comprendre, maintenant. «Il y a dans la tradition allemande une tendance à reconnaître la raison et à vouloir en même temps la dépasser. Ce qui est très différent du cartésianisme français et de l'empirisme britannique. Et pour comprendre cette voie, il faut remonter aux sources médiévales et, à travers elles, comprendre la transformation de la pensée de Platon.»
Dès 1927, il propose à l'académie de Heidelberg de réaliser des éditions critiques des oeuvres latines de Nicolas de Cues puis de maître Eckhart, dont les nazis veulent faire un ancêtre idéologue. À compter de 1933, le «Privatdozent» est d'autant plus menacé qu'il nargue le nouveau pouvoir qui exige des détails sur ses «origines raciales», sur la confession de ses parents et grands-parents. «Moi, je n'ai pas répondu au questionnaire, mais j'ai écrit une lettre qui a été retrouvée récemment. Je déclarais que ce questionnaire était incompatible avec les exigences de la pensée scientifique [...] et que, d'ailleurs, il était impossible de prétendre établir une origine raciale à partir de la religion de deux générations seulement. J'ajoutais que, pour autant que je puisse le savoir, tous mes ancêtres, tant dans la lignée paternelle que maternelle, avaient pratiqué la religion juive.» Raymond Klibansky va quitter l'Allemagne quelques jours plus tard, après avoir convaincu les Warburg de prendre eux aussi le chemin de l'exil avec leurs précieux livres -- leur institut est toujours à Londres. Il a en poche de quoi payer le taxi et il lit mais ne parle pas l'anglais. Il corrige la lacune en quelques mois, devient professeur au prestigieux Wolfson College d'Oxford. La philo mène à tout.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le philosophe prend du service au sein du Political Warfare Executive, en Grande-Bretagne. Il s'élève jusqu'au rang de colonel de l'armée britannique. Non pas malgré sa formation académique, mais précisément en raison de ses connaissances savantes. Ainsi, quand des militaires américains lui demandent des détails sur le temps des récoltes en Toscane, le service du colonel-philosophe trouve la réponse dans Virgile. L'herméneute décrypte aussi les signes de fabrication des fusées VI, V2 et V3. Par contre, lorsque les Alliés déclenchent la campagne de Sicile, il ne le consultent pas et le regrettent amèrement par la suite, comme il le raconte lui-même dans ses souvenirs. «Quand j'ai appris qu'on s'apprêtait à franchir le détroit de Messine et à remonter vers le nord, je ne l'ai pas cru, confie-t-il dans le livre. Depuis Hannibal jusqu'à Garibaldi en passant par Byzance et les Goths, l'histoire a montré que, pour conquérir l'Italie, il faut l'attaquer par le Nord ou par le milieu. [...] Les plans avaient été faits au quartier général d'Eisenhower, à Alger, et approuvés à Washington. Mais j'étais "Political Intelligence Officer" et mes opinions n'avaient aucun poids. L'erreur a été payée chèrement à chaque traversée de fleuve et à la bataille du mont Cassin. Tant de soldats ont été tués.»
En 1946, le colonel redevient professeur, au collège Wolfson bien sûr, mais aussi à McGill et à l'Université de Montréal. Ce nouvel exil volontaire aura finalement duré plus d'un demi-siècle «Je suis profondément européen de formation, de tradition, confiait-il encore à Georges Leroux. Je retourne en Allemagne, à Heidelberg surtout, où l'université m'a fait sénateur d'honneur. Je suis de nouveau souvent à Oxford. Cependant, quand je retourne à Montréal, je rentre chez moi. Peut-être une certaine synthèse entre l'ancien et le nouveau monde s'est-elle opérée en moi ?» Ici, le professeur forme des générations d'étudiants, dont plusieurs devenus célèbres. Comme le Costaricien Oduber Quiros, «tout à fait remarquable», qui participe à un coup d'État en 1949 et rédige un projet de Constitution centrée sur les droits de l'homme. Travailleur infatigable, le nonagénaire codirige un collectif sur les recherches philosophiques au Canada français. Les prix annuels de la Fédération canadienne des études humaines portent son nom. Surtout, pendant toute cette longue vie aussi exemplaire qu'exceptionnelle, à Montréal comme ailleurs, le professeur multiplie les initiatives pour la paix, la liberté et la tolérance, soit au sein de l'Institut international de philosophie, soit en publiant des classiques de ces idées généreuses, dont la fameuse Lettre sur la tolérance, de Locke, parue en plus de 20 langues. Car l'idée de tolérance constitue finalement la clé de voûte de l'existence et de l'oeuvre de Raymond Klibansky, homme d'études autant qu'homme action, philosophe engagé contre les tortionnaires des choses, des mots et des êtres. «Ce n'est pas parce que, souvent, le résultat des efforts est minime, ou même non existant, qu'il ne faut pas les faire, aimait-il répéter. L'effort personnel, l'effort éclairé par une conviction, fait une différence. L'histoire est pleine d'exemples montrant que l'action d'un individu, la personnalité d'un individu, a changé quelque chose.»
Source: Le Devoir, 9 août 2005
dimanche, mars 13, 2005
Il y a cent ans...
Il est mort à Paris le 17 octobre 1983.
On dit maintenant du fameux duo Aron-Sartre que Jean-Pierre Sartre avait la célébrité et que Raymond Aron avait..raison.
