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jeudi, février 07, 2008

Voir Élizabeth et mourir

Ce soir-là, entre les murs du Théâtre du Nouveau Monde, une certaine frénésie planait parmis la foule d'artistes venus assister à la première.

Vous savez, le genre d'excitation qui précède les grands rendez-vous? Il n'y a pas de doute, chez les spectateurs venus assister à la première d'Elizabeth, roi d'Angleterre, les attentes étaient grandes.

Et pour cause. D'abord, Marie-Thérèse Fortin foulait pour la première fois la scène du TNM, et pas dans un rôle banal. Ensuite, René Richard Cyr remontait sur scène - il y avait près de 15 ans que l'homme n'avait pas accepté un rôle substantiel au théâtre -, en plus de diriger la pièce de Timothy Findley.

L'action se déroule durant la nuit du Mardi gras, le 22 avril 1601. À la veille de faire exécuter son amant, le comte d'Essex, pour cause de trahison, Elizabeth demande à Shakespeare et à ses acteurs de la distraire. "Je vous avertis: j'en garderai autant d'entre vous sur pied que je le pourrai... jusqu'à l'aube." Durant cette nuit, cruel compte à rebours, la reine va forcer la troupe à se prêter avec elle à une vaste catharsis. En une suite de captivants jeux de rôle, mascarade tragicomique, les vérités vont éclater au grand jour.

Ainsi, durant les deux heures que dure la représentation, on découvre, la gorge serrée, le coeur battant, que les trajectoires d'une reine, d'un auteur de théâtre et d'un acteur à l'agonie peuvent se croiser, se répondre et même se transformer mutuellement et à jamais.

En sortant de la salle, j'étais complètement assujetti dans l’obéissance de mes sentiments, troublé par la force des aimants, ravi de l’aurore, subjugué par la vie, comblé de bonheur et serein à jamais.

GRACIÉ, je dirais.

Car prévalait ce soir-là, au TNM, une intensité rarement égalée à faire même pleurer les comédiens entre eux....

dimanche, janvier 06, 2008

Macédoine de lecture

Durant les deux derniers mois, voyages en avion et vacances de Noël obligent; j'ai pu profiter d'un peu de temps libre pour mes lectures chéries. Voici un petit compte-rendu de mes dernières lectures pour vous inspirer (je l'espère!):

1) Cette histoire-là de l'italien Alessandro Baricco. Chez Gallimard (2007, pour la traduction française).

Je trouve personnellement que la beauté se décrie mieux avec une économie de mots. Ce roman est tout simplement une jubilation à l'état pur : brillant, étincelant, une mécanique romanesque aussi invisible qu'efficace, un style flamboyant, de grandioses pages au coeur des sentiments humains, et une finale fataliste, désabusée, mais accomplie.

Il y a bien-sûr des vies imbriquées et des histoires souvent vraies, comme le drame italien que fût la bataille de Caporetto. Aussi l'histoire de la révolution russe, des débuts de l'automobile en Europe, de la guerre, des Etats-unis de la grande dépression, de l'Europe des trente glorieuses. Mais ceci n'est que prétexte.... superbe littérature.


2) L'aube le soir ou la nuit de Yasmina Reza. Chez Flammarion (2007)

Mes amis français de Montréal n'aiment pas le politicien (et maintenant Président) français Nicolas Sarkozy. Moi, il me fascine comme bien des nord-américains. L'écrivaine française, d'origine d'Europe de l'est, Yasmina Reza a suivi Sarkozy presque comme son ombre dans tous ses déplacements y compris à l’étranger pendant un an. Elle nous est revenue avec une somme d’anecdotes et quelques tirades dont Sarkozy a le secret, mais qui une fois consommées m'a laissé un peu sur ma faim.

En fait, il s'agit d'un “portrait subjectif” de la belle plume d'Yasmina Reza, une verve légère qui s'aplatit cependant vers la fin du livre, comme pour s'éteindre avec l'élection de Sarkozy. Elle abuse parfois du discours libre et invente une sorte de héros romantique, un félin à l'ambition dévorante, une sorte de surhomme fascinant. La “littérature sert à s’élever au-dessus de sa condition”, dit si justement Nicolas Sarkozy... C’est par elle que naissent les mythes. L’exercice de style de Reza en est la preuve...


3) Un roman russe d'Emmanuel Carrière. Chez P.O.L. (2007)

Rough! Rien dans ce "roman autobiographique", si ce n'est ses "brosses" et ses nombreuses séances chez le psy, n'arrêtera l'écrivain dans sa quête obstinée de la vérité, qui tourne vite au jeu de massacre avec ses proches. Il y a quelque chose d'effrayant, de suicidaire dans cette autobiographie déflagrante dont on ne compte plus, au fil des pages, les victimes. Beau mais dur et triste!




4) L'enquête de Lucius Valérius Priscus de Christian Goudineau. Chez Actes Sud (2004)

Le chevalier romain Lucius Valérius Priscus est envoyé dans une région de la Gaule colonisée par Rome afin de démêler les raisons d'une révolte réprimée il y a peu.

On retrouve toutes les composantes d'un bon thriller : trahisons, secrets d'état, amours et rebondissements spectaculaires (jusqu'à la dernière page). Sans compter la plume de Christian Goudineau qui nous plonge, avec talent, au coeur de la vie d'une province romaine du 1er siècle après JC. Tout cela avec humour et dans un style littéraire des plus contemporains. Un must pour ceux qui aiment (comme moi!) les thrillers antiques...


5) Bourgault de Jean-François Nadeau. Chez Lux (2007) .

Je connais peu la vie de l'indépendantiste québécois Pierre Bourgault. En fait un peu comme tout le monde mais sans plus. Il s'agit d'un cadeau de Noël surprise puisque je n'avais jamais pensé lire la toute récente biographie de Bourgault. Très bonne biographie sur un être complexe, important pour le Québec et tiraillé par toutes sortes de démons intérieurs...



6) Un vrai roman : Mémoires par Philippe Sollers. Chez Plon 2007

Phillipe Sollers, romancier et intellectuel français, écrit de bien mauvaises Mémoires et je suis bien d'accord avec le critique du journal français Libération (Philippe Lançon) qui écrivait, sur ce livre:



"Mémorialiste de lui-même, Sollers est son propre exégète. Il explique sans fin ce qu’il a écrit, écrit, écrira, comme s’il n’était ni lu ni compris par personne, c’est d’ailleurs ce qu’il va répétant, et surtout pas par ceux qui le lisent. C’est qu’il veut être en avance sur toutes les interprétations qu’on pourrait donner de lui. Dès la première page, le titre est justifié : «Toute ma vie, on m’a reproché d’écrire des romans qui n’étaient pas de vrais romans. En voici enfin un. “Mais c’est de votre existence qu’il s’agit”, me dira-t-on. Sans doute, mais où est la différence ? Vous allez me l’expliquer, j’en suis sûr."


Passez sans vous arrêter...



7) Alabama Song de Gilles Roy. Chez Mercure de France (2007). Prix Goncourt 2007

Je connais peu la vie très difficile de l'écrivain américain Scott Fitzgerald (1896-1940) et de sa femme Zelda. En fait pas du tout avant de lire ce roman de Gilles Leroy. Mais l'angle du romancier français est originale puisqu'il se mets dans la peau de la femme de Scott, Zelda Sayre (Fitzgerald). Et cette Américaine - née en 1900, morte à quarante-sept ans - reprend vie.

Elle resplendit devant nos yeux, elle crie, elle s'insurge, elle devient folle, elle est pathétique et agaçante, géniale et déprimée. De plus, Leroy réussit à écrire le roman d'une relation passionnée et désastreuse, qui a produit le couple le plus célèbre de l'histoire littéraire: Zelda et Scott Fitzgerald, l'écrivain américain... En usant du «je» en lieu et place de Zelda, son roman devient plus puissant que la réalité. Alabama Song démontre, avec brio, la supériorité de la fiction sur le réel. Splendide écriture pour ceux qui n'ont pas peur des histoires d'amour mal parties et qui finissent mal, très mal...

lundi, décembre 31, 2007

Mes souhaits pour 2008: du désir!

En cette fin de l'année 2008, il me fait plaisr d'offrir mes vœux à toutes mes lectrices et tous mes lecteurs à qui je souhaite beaucoup d'argent pour acheter beaucoup de livres et beaucoup de temps pour en lire beaucoup et, bien-sûr, je leur souhaite également d'avoir beaucoup de quoi que ce soit qui puisse accroître leur bonheur, quoi que celui-ci puisse être.

Puis un regret : je n'ai pas d'ennemis, donc personne à qui je puisse souhaiter d'attraper la grippe aviaire, de brûler dans le réchauffement climatique ou d'être privé de cigarettes ; quant aux indifférents, assez majoritaires numériquement, je ne désire que l'extinction soudaine et définitive de leurs cellulaires quand ils sont dans un restaurant.

Mais de façon plus précise; quoi souhaiter de mieux en 2008 pour les lecteurs de l'Ancien et le moderne que de trouver le désir en sachant le préserver?

En effet, je considère que ce qui différencie l'Occident des autres régions du monde est le rapport au Désir. Désir, bien-sûr de modernité (avec tout ce que cela implique comme vecteur puissant de changement) mais aussi désir d'élévation collective, de bonheur personnel, de plaisirs moins nobles et pour certain et pendant longtemps du désir de Dieu...avec, parfois, un soupçon de culpabilité en prime quand on brasse tout cela.

Qui de mieux que le regretté Thierry Hentsch pour illustrer ce rapport que nous avons depuis toujours (en fait depuis la Renaissance) avec le désir et de le décliner avec beauté:

"L'homme moderne désire. Il désire désirer, allant sans trève d'un objet à l'autre, dans l'oubli de lui-même.

Cette quête incessante sous-tend toute la littérature des temps modernes. L'impossibilité de ce qu'elle recherche nourrit cette littérature de bout en bout, y compris là où elle se moque d'elle-même. Dans cette quête du désir, chaque personnage, chaque écrivain contribuent à dessiner les traits les plus marquants de l'image que l'Occident moderne a de lui-même. Don Juan (Molière) le rate sans cesse. Le désir est, en ce sens, ce à quoi Gulliver et Candide (Voltaire), chacun à sa manière, finissent par renoncer, alors que Jacques le fataliste (Diderot) le suit d'un oeil goguenard et parfois inquiet. Sade le gaspille, et Rousseau en nourrit inlassablement son moi blessé. Faust cherche inconsciemment à le recapitaliser dans un humanisme conquérant et démesuré. Hegel le hisse à la hauteur inaccessible de l'esprit. Le héros de Melville (du roman Moby Dick) s'épuise à le harponner à mort, mais le désir de tuer le désir conduit le capitaine Achab à son propre engloutissement. (...) Les frères Karamazov le traînent dans la boue ou l'exaltent dans la sainteté, qui pourtant n'échappe pas à la puanteur du monde. Tandis que Zarathousrta (Nietzsche) en garde malgré lui le secret. Chez Freud et chez Joyce, le désir se décompose sous le scalpel de l'analyse et de l'excès. Proust, dans son intense vivisection, le garde vivant: chez lui le désir devient l'instrument privilégié de l'artiste."

Alors mes ami(e)s, en 2008, Désirez de grâce!

Source de l'extrait: Thierry Hentsch, Le temps aboli. PUM, p.10-11

vendredi, novembre 30, 2007

Le Portrait

La littérature est réellement un univers fabuleux. On prend ce petit objet, en général une surface plane de 10cm par 20 cm rempli de papiers et, quelques fois comme par magie, on se retrouve dans des mondes insoupçonnables. Avec la contemplation d'une oeuvre d'art, je dirai que lire un roman inspirant est un des grands plaisirs de l'Ancien et le moderne.

Alors quand, trop rarement, je rencontre un roman ou un essai consacré à une seule oeuvre d'art, c'est le bonheur total...Avouez, un livre pour une seule oeuvre : quel projet fou et merveilleux. Dès le début de ce blogue, j'avais écrit un billet sur le livre de Jean-Paul Kaufmann qui présentait pendant 300 pages l'histoire de "La Lutte avec l'ange" du peintre Delacroix que l'on retrouve aujourd'hui accrochée à St-Sulpice (Paris). J'avais adoré.

Pierre Assouline récidive à sa façon en s'appropriant une oeuvre du peintre français Dominique Ingres .

L'écrivain français, dans son récent livre "Le Portrait" donne vie au portrait, peint par Ingres en 1848, de Betty de Rothschild, somptueuse représentation du romantisme français du XIXe siècle par l'un de ses principaux artisans. Pierre Assouline utilise cette idée géniale de faire parler notre portrait, prétexte pour naviguer habilement dans cent cinquante ans d'histoire du vieux continent en traçant, en pointillé, la biographie d'une de ses plus illustres dynasties. "Vue de mon mur, la comédie humaine est d'une saveur inédite".

J'ai particulièrement apprécié dans ce livre, outre l’érudition toute fluide de l’auteur, l’évident plaisir de raconter dont témoigne l'auteur, ainsi que l’extraordinaire chaleur humaine qui émane de chacun des protagonistes de cette « biographie fantastique » en chair et en peinture.

La Baronne James de Rothschild (1805-1886) est certainement l'un des plus beaux portraits exécutés par Dominique Ingres. Ce portrait nous raconte la France, les Rothschild, l'aristocratie et leur monde depuis deux siècles. Il dit ce qu'il a vécu, ce qu'il a perçu des conversations là où il fut accroché, dans les hôtels particuliers parisiens des enfants de Betty, au château de Ferrières, au château de Neuschwanstein (Allemagne) où Hitler entreposa les tableaux pillés en France (dont le portrait de Betty de Rothschild) pour son futur musée. Mme de Rothschild commente aussi ses sorties plus récentes à New York, Londres et Paris.

Le Portrait s'ouvre sur une phrase d'une déchirante mélancolie : "Rien ne console parce que rien ne remplace".

Après sa mort en 1886, la baronne Betty de Rothschild connait une seconde existence, accrochée au mur. Elle revient alors sur sa vie, raconte l'histoire de sa famille, et chronique l'évolution du monde vue de son angle spécifique. Pierre Assouline nous fait voyager dans le temps et dans l'espace au gré des pérégrinations du tableau et des pensées de celle qu'il représente. Betty de Rothschild est une jolie Juive généreuse et déterminée, fortement imprégnée de la valeur de son rang - et des devoirs y afférant.

Elle observe avec humour et acuité les mondanités, relate ses rencontres avec Chopin ou Balzac par exemple.

Empreinte d'une douce mélancolie, la plume de Pierre Assouline est d'une élégance et d'une poésie rares. Les mots coulent avec une infinie délicatesse, l'ambiance est mélodieuse et vaporeuse. Le Portrait est en effet un roman de la mémoire ("Notre mémoire est pleine de petites Atlantides englouties, libre à nous de les ressusciter dans les larmes ou la douce évocation des bonheurs à jamais enfuis") et du spleen. Mais une mémoire diffuse, égarée et très sensorielle.

Si le bonheur est dans les mots et les arts, je vous le dis, il est actuellement tout proche de Pierre Assouline et de Mme de Rothschild...

samedi, novembre 10, 2007

Amin Maalouf

Un trop modeste mot sur un romancier libanais que j'estime beaucoup: Amin Maalouf .

Avec cet écrivain se rencontrent Orient et Occident, chrétienté et Méditerranée et ceux qui lisent L'Ancien et le moderne doivent bien deviné qu'un tel parcours doit bien me rejoindre.

Symbole de cette union des deux mondes, l'auteur libanais est à l'image de ses personnages: un voyageur itinérant, qui parcourt les terres, les langues et les religions.

Né à Beyrouth en 1949 dans une famille lettrée, au sein de la minorité melkite, journaliste de formation, Amin Maalouf débute au grand quotidien An-Nahar. Mais devant les atrocités de la guerre, il choisit de quitter le Liban avec femme et enfants en 1976 et s'installe à Paris.

Rédacteur en chef plusieurs années durant du magazine Jeune Afrique, il couvre de nombreux conflits et sillonne le monde, en quête de vérité autant que d'identité. Après le succès d'un premier essai, Les croisades vues par les Arabes, Amin Maalouf entre pleinement en littérature en 1986 avec Léon l'Africain, biographie du légendaire explorateur musulman.

Suivent d'autres biographies romancées: celle du poète Omar Khayyam dans Samarcande, ou du philosophe Mani dans Les jardins de lumière.

Mais c'est avec Le rocher de Tanios (prix Goncourt 1993), récit enchanteur qui mêle amour et révolte au XIXe siècle sur fond d'un Liban déjà déchiré, qu'Amin Maalouf se révèle véritablement au grand public.

Depuis ce succès, l'écrivain poursuit une oeuvre subtile et humaniste qui dessine en creux les failles politiques et religieuses qui empoisonnent notre rapport à l'autre. J'y vois un grand lien (malgré les origines fort différentes) avec l'oeuvre de Jacques Grand'Maison

samedi, septembre 22, 2007

Mes romans du XXe siècle: #9 James Joyce

Mon 9e billet de ma série de mes 25 romans favoris du XXe siècle qui relate ma relation avec 25 romans du XXe siècle portera cette fois-ci sur un roman qui a marqué la littérature par sa rupture avec ce qui s'écrivait depuis la nuit des temps soit Ulysse de James Joyce (1882-1941).

Il fait suite aux huit premiers textes que j'ai écrit dans le cadre de cette série, toujours par ordre alphabétique et de parution:

1) Les Robots d'Isaac Asimov
2) Entre la sainteté et le terrorisme de Victor-Lévy Beaulieu
3) Si par une nuit d’hiver un voyageur d'Italo Calvino
4) L'Étranger d'Albert Camus
5) Les dix petits nègres d'Agatha Christie.
6) Belle du Seigneur, Albert Cohen
7) Mémoires d'une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir
8) Le meilleur des mondes d'Adhous Huxley

#9 L'Ulysse de James Joyce ou l'histoire d'un échec...

Je vous le dit bien fort: je suis tenace. Il m'en faut beaucoup pour lâcher prise. Et bien ici à propos de la lecture annoncée du roman Ulysse de James Joyce, je dois bien vous faire part d'un échec total et sans compromission. Ma mère me disait quand j'étais petit, propos aujourd'hui hirsute, que l'important est l'effort et non le résultat...Maman serait bien la seule a être fière de moi aujourd'hui...

Mal m'en pris d'annoncer un commentaire sur une oeuvre célèbre que je n'avais pas encore lue...C'est un peu de ma faute tout cela. J'ai voulu comprendre le "personnage James Joyce" avant même son oeuvre. Et j'en lu des livres sur Joyce...deux biographies dont celle saisissante d'Edna O'Brien sans compter l'Ulysse originale (d'Homère) et le magnifique essai de Victor-Lévy Beaulieu: James Joyce, L'Irlande, Le Québec et les mots , grosse brique de plus de 1000 pages que j'ai terminée il y a quelques semaines. Je peux vous en dire long sur la personnalité torturée, ambitieuse et égocentriste de mon ami James.

Mes lectures m'ont appris que l'Ulysse de James Joyce relate les événements d'un jour, ceux du 16 juin 1904, tels qu'ils sont vécus par trois dublinois différents (Leopold Bloom, Dedalus et Marion). Chaque chapitre correspond à une partie de l'Odyssée, et les personnages correspondent à trois figures de l'épopée d'Homère: Ulysse, Télémaque et Pénélope.


James Joyce était bien de son temps pour une chose: il vouait une admiration sans borne pour le monde grec antique et surtout Homère. Mais la trame d'Ulysse n'est qu'un prétexte magnifique pour en arriver à ses deux grands objectifs pour son roman: déconstruire la trame romanesque classique (et avec Proust être l'initiateur du "nouveau roman") et montrer l'humanité telle qu'il la sent et la voit.

Et Joyce, sur ce point, ne se gêne pas: son Ulysse, pendant près de 1200 pages, démasque, expose, démolit et dégrade l'humanité avec une hargne qui, dans la pensée moderne, n'ont pas d'équivalent.

Le résultat? Il m'est bien difficile de dire ce que j'ai compris de ma lecture partielle. Après m'être accroché pendant 600 pages, j'ai abandonné. C'est trop obscur et décousu pour moi. Une grande oeuvre certes mais hors d'atteinte de L'Ancien et du moderne.

Si j'étais de droite (ce que je ne suis pas), je m'ajouterais aux voix nombreuses qui ont prétendues que l'œuvre de Joyce avait eu un effet désastreux sur la fiction moderne et post-moderne, créant des générations d'écrivains qui abandonnaient la grammaire, la cohérence et la trame de leur histoire en faveur de divagations nombrilistes illisibles. Cela est bien-sûr excessif, Joyce a tenté tout simplement de changer le monde...

Cela étant écrit, vivement mon prochain billet de cette série: "Le Procès" de Franz Kafka.

vendredi, septembre 21, 2007

L'Iliade d'Homère à Montréal

Je viens de passer une semaine L'Iliade à Montréal. Homère m'a donc accompagné lundi soir dernier lors d'une conférence savante sur le sujet dans le cadre des Belles Soirées de l'Université de Montréal et mercredi soir au TMN pour voir la pièce "L'Iliade" mise-en-scène par Alexis Martin. L'Iliade, roman grec du VIIIe s. av JC., que j'ai lu plusieurs fois tellement cette oeuvre me touche, m'affecte même.

Parce que comme Alexis Martin, je crois que l'Iliade c'est aussi aujourd'hui à Montréal, sur avenue du Parc et dans ses cafés helléniques à l'abri des murailles du Mont-Royal. Je peux même imaginer Achille vivant retranché dans le quartier montréalais du Mile End, boudant Agamemnon parce qu'il lui a ravi la belle Briséis.

Mais de toute façon, peu importe le décor, la déconfiture s'ensuivra. Et quand Zeus dormira, séduit par Héra avec la complicité involontaire d'Aphrodite, Hector sera évincé du combat. Déesses d'hier, émules modernes des tromperies et des ridicules réunis.

Montréal et le TNM m'offrent ce retour aux sources et nous fait une offrande divine. Voyez Zeus, attablé, sirotant son ouzo et grignotant ses olives. Habillé comme un mafioso avec ses lunettes fumées, il joue et déjoue avec les hommes. Agamemnon, pompeux et caricatural, se sert de Mélénas impudemment pour assouvir sa soif de pouvoir.

Achille (servi par un François Papineau extraordinaire) qui s'émeut sur le corps de son cousin Patrocle mort au combat à sa place demeure le plus fort moment de la pièce, car la douleur traverse la salle et atteint nos coeurs malgré nos étourderies puérils et nos débiles rancunes.

La narratrice nous sortira-t-elle de ce bourbier? N'y comptez pas. Les héros resteront seuls à répéter les mêmes erreurs à la manière d'Achille répondant à la supplique d'Hector de rendre son corps aux Troyens: «Pas de prière de toi à moi, chien. » Pour ensuite se morfondre quand Priam tendra la main au meurtrier de son fils et lui implorera son corps.

Tel est le destin scellé d'un ménage à Troie...

L'Iliade à lire (et maintenant à voir au théâtre) pour mieux se connaître soi-même.

Dépouillé et pourtant riche; magnifique et pourtant subtile; lyrique et pourtant étouffé. À portée de main nue. Ne craignez pas le TNM et ce cadeau expérimental malgré une fin déconcertante.

lundi, septembre 03, 2007

La fin de mon été Anna Karénine

Les dernières belles journées d'été m'accompagnent et je termine le Anna Karénine de Léon Tolstoï. Je l'ai lu lentement pour qu'il me suive tout l'été. J'ai essayé au cours des deux derniers mois de ralentir mon rythme en m'imprégnant par petites touches au charme russe de l'écriture de Tolstoï.

À l'inverse des personnages de Dostoïevski, souvent presque désincarnés, ceux de Tolstoï sont des êtres de chair. Ils demeurent naturels, vrais, charnels dans leur détresse comme dans leur bonheur. Mais ce qui est "exotique", dépaysant serait un mot plus juste, est de se retrouver au coeur même de quelques familles typiquement russes, les Stcherbatzkï par exemple, qui vivent tantôt à Moscou, tantôt à Petersbourg, tantôt dans leurs terres.

C'est fou comme je suis "rentré" facilement dans le roman Anna Karénine. En quelques secondes et à chaque fois, je vous jure que je replongeais complètement dans cet univers qui est devenu le mien pendant quelques semaines. Surpris à tout coup, dès que je levais les yeux, de me retrouver soit à Montréal ou devant le magnifique fleuve St-Laurent au Bas-St-Laurent.


Oui. Un bel été Anna Karénine...

dimanche, août 26, 2007

Le succès de L'Élégance du hérisson

C'est la rentrée littéraire en France. Phénomène unique au monde où les éditeurs se donnent le mot pour effectuer ensemble un blitz en fin d'été/début automne. On annonce entre autre le lancement de 727 nouveaux romans en France dans le prochain mois (un record). Le bruit (publicité, critiques, etc) permet de mettre à l'avant-scène le livre et la littérature.

Malgré ce bruit littéraire, un phénomène inusité fait "jaser" en France, c'est le succès du roman de Muriel Barbery, L'Élégance du hérisson. Mes lecteurs se rappellent que j'ai écris un bref billet récemment pour souligner à quel point j'ai apprécié ce roman.

Et bien, on en a vendu 500 000 exemplaire en France seulement et cas exceptionnel, on continue d'en vendre environ 20 000 par semaine là-bas!

Aucune excuse pour mes lecteurs qui ne lisent pas ce roman. Vous passez vraiment à côté d'un livre exceptionnel. Alors Pourquoi bouder votre plaisir?

lundi, juillet 09, 2007

Le roman primordial

J'aime penser que tout ceux qui s'intéressent à la littérature attendent LE roman. Celui qui nous bouleversera, nous étonnera, nous marquera et restera dans notre imaginaire longtemps.

On a beau être de grands lecteurs, de fréquenter la Grande Bibliothèque et les librairies, ce roman semble jouer à la cachette avec nous. Par moment, on a l'impression de l'avoir trouver et non, ce n'était qu'un bon divertissement que l'on oubliera rapidement.

On peut bien sûr y aller avec les classiques; lire les romans qui ont marqué les générations mais on aimerait aussi en rencontrer un nouveau, un grand roman de notre temps.

Je viens d'en dénicher un...LE roman primordial peut-être; celui qui reste dans mon esprit bien longtemps après l'avoir lu, celui dont j'ai le goût de témoigner. Bien sûr, il traduit mes goûts pour le roman plutôt classique ayant en filigrane une trame littéraire.

Ce roman est "L'élégance du hérisson" de la française Muriel Barbary, publié chez Gallimard en 2006.

Je citerai simplement la critique d'Anne Berthod (de L'Express) que je partage pleinement: "Les plaisirs minuscules de l'existence, ces instants parfaits où, parfois, tout bascule, Barbery les saisit avec la nostalgie atemporelle d'un Marcel Proust et la fraîcheur d'un Philippe Delerm. Drôle, intelligent et servi par une langue mélodieuse, ce conte philosophique a quelque chose de japonais : gravement léger, aérien comme un haïku."

Un grand roman que vous vous devez de lire sans faute!!

Bonne lecture

A&M

samedi, juillet 07, 2007

Mon été Anna Karénine

J'entends ici et là les projets de vacances de mes amis et voisins pour l'été qui est à nos portes: Repos au chalet, visite de la Gaspésie, de Chicago ou de Charlevoix, rénovations de cuisine ou excursions en voilier. Et vous savez quoi, je suis très heureux que mes amis soient heureux à préparer de si nobles vacances.

Mais moi cet été, je serai ailleurs. Avec les livres de Léon Tolstoï.

Que voulez-moi; moi je veux allez en Russie au XIXe s.. Je veux partager la vie d'Anna Karénine en me noyant dans le grand et long roman de Tolstoï.

Je me visualise très bien dans mon projet de vacances; lisant lentement, tournant les pages une après l'autre en espérant toujours que ce ne soit pas la dernière. M'exerçant à imaginer le décor décrit par Tolstoï. Mon seul soucis étant d'avoir un peu d'eau à côté de moi et de la bonne musique (tiens du jazz pourquoi pas?) pour m'accompagner.

Je viens d'acheter une nouvelle édition, ce qui me permettra de croire que je lirai Anna Karénine pour la première fois...je suis fin prêt pour mon été!

Alors bonne vacances à tous. Quelles vous apportent bonheurs et sérénité.

L'Ancien et le moderne

dimanche, mai 06, 2007

La poésie d'Hélène Dorion

Je suis entremêlé dans mes lectures du romancier irlandais James Joyce. Par Homère, par Victor-Lévy Beaulieu et par James Joyce lui-même.

Perdue dans la filiation: Homère et son magnifique monde d'errance et de vengeance, James Joyce métaphorant l'Ulysse d'Homère en intégrant son monde à lui qu'il percevait en complète déconstruction et mon ami Victor-Lévy Beaulieu écrivant sur James Joyce en brassant tout cela dans le Québec d'aujourd'hui . Des milliers de magnifiques pages autour de moi commençant à Troie il y a 3000 ans et qui se poursuivent jusqu'à Trois-Pistoles au début de ce 3e millénaire. Trois livres de fureur et d'ambition (le Joyce et le VLB font tout de même 1100 pages chacun) qui s'appellent entre eux et qui me suivent partout.

Et ma foi, au-delà de la beauté des mots, je ne vois pas encore où tout cela va me mener puisque j'y retrouve, au premier niveau en tout cas, que des mondes en profond désarroi et que, de plus, dans le cas de mes deux auteurs contemporains, aucun dieu pour venir réparer les pots cassés et consoler les héros.

Pour me libérer de la fureur je choisi souvent la poésie. Je laisse alors mes gros livres et je lis une série de courts poèmes surtout contemporains.

Mais vous savez la poésie est un sujet délicat sur lequel je n'aime ni parler ni écrire. Parce qu'en général un poème est écrit pour une seule personne et, la plupart du temps, touche peu le reste de la planète. J'ai l'impression que c'est pour cela que les livres de poésie se vendent si peu. Bien-sûr il y a de magnifiques exceptions qui ont su rejoindre les générations dans la beauté des mots (Hugo, Pablo Neruda, Pessoa , Louis Aragon, etc) mais cela reste l'exception.

Les poèmes de la montréalaise Hélène Dorion sont un de mes refuges apaisants. J'aime ses mots parce que sa poésie, tout en étant éloignée de tout rapport anecdotique avec le monde quotidien, parle bel et bien de nous et "des fragiles fondations de ce que nous sommes".
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Les murs de la grotte

Voici la Terre, de vide et de beauté
voyageuse sans voyage qui nous emporte
depuis des millénaires, nous retient
en son intime bercement.

Le monde tourne
et tournant ainsi, le monde
se franchit et advient.

Ainsi sommes-nous
passeurs de lumière et de temps
parmi les cercles de l'univers.(...)

Fragile particule d'air et d'eau
le long de la pente, qui remontes
et redescends, tu étends ton corps épuisé
aux confins de la lumière. Qui suis-je
demandes-tu, mais nul ne peut répondre
avant que se retourne le sablier.

Hélène Dorion (1997)

mardi, avril 24, 2007

L'optimisme

"...Aujourd'hui, l'optimisme pâtit d'une mauvaise presse ; lorsqu'il ne passe pas pour de la bêtise, on le croit provoqué par l'absence de lucidité. Dans certains milieux, on va jusqu'à décerner un prime d'intelligence au nihiliste, à celui qui crache sur l'existence, au clown sinistre qui expire bof d'une manière profonde, au boudeur qui radote...de tout façon, ça va mal et ça finira mal...

On néglige que l'optimiste et le pessimiste partent d'un constat identique : la douleur, le mal, la précarité de notre vigueur, la brièveté de nos jours.

Tandis que le pessimiste consent à la mollesse, se rend complice du négatif, se noie sans résister, l'optimiste, par un coup de reins énergique, tente d'émerger, cherchant le chemin du salut. Revenir à la surface, ce n'est pas se révéler superficiel, mais remonter de profondeurs sombres pour se maintenir, sous le soleil de midi, d'une façon qui permet de respirer.

Non seulement je ne perçois pas l'intérêt pratique de la tristesse, mais je n'ai jamais compris l'avantage philosophique du pessimisme. Pourquoi soupirer si on a la force de savourer? Quel bénéfice à communiquer son découragement, refiler sa lâcheté, oui, quel gain pour soi ou pour les autres? Alors que nos corps transmettent la vie, faut-il que nos esprits procurent le contraire?"

Source: Eric-Emmanuel Schmitt, Ma vie avec Mozart, p. 65-66

dimanche, avril 22, 2007

Tolstoï pour sauver de l'inculture

Le lauréat du Booker Prize et montréalais Yann Martel (auteur d'Histoire de Pi) a décidé de prendre en main la culture littéraire du premier ministre canadien.

C'est que Yann Martel est très choqué de l'attitude de Stephen Harper, au cours de la cérémonie soulignant les 50 ans du Conseil des arts du Canada. Selon lui, M. Harper n'a que faire des arts: il semblait totalement désintéressé du sujet et plus occupé par ses papiers que par l'hommage aux artistes qui se déroulait ce jour-là devant lui.

Martel compte donc enrichir la bibliothèque de M. Harper aussi longtemps qu'il sera premier ministre du Canada, non pas pour l'éduquer, «ce serait arrogant», écrit l'auteur, mais pour lui suggérer des titres qui lui permettront d'occuper ses moments de tranquillité.

L'auteur a même créé un site Internet où il annoncera chaque deux semaines le livre qu'il fera parvenir au premier ministre afin de permettre à tous de le consulter. La Mort d'Ivan Ilitch, de Tolstoï, sera le premier.

On sait tous que Harper ne lira pas Tolstoï, mais le message est lancé. Un doigt d'ironie, deux soupirs d'exaspération. Voici David dressé contre le gros Goliath de l'inculture politicienne. Martel n'est pas tout seul, mais mon Dieu qu'ils ne sont pas assez nombreux. Un petit groupe d'écrivains et d'artistes appuient Yann Martel, on assiste peut-être à un début de mouvement.

Les électeurs votent pour des chefs sans bagages d'érudition, qui ne s'intéressent ni à la littérature, ni à l'histoire, ni à la sociologie, ni à l'aménagement, ni à l'art et ni à la Beauté! Et quoi de plus naturels, ces chefs sans bagages leur renvoient le message «Qui se soucie donc des joueurs de violon?», bouclant ainsi la boucle.

Courageux donc, voire téméraire, Yann Martel, qui se bat contre les valeurs de sa propre société, avec des armes littéraires apparemment dérisoires. Parce que le mal s'étend en nappe d'huile sur l'Amérique du Nord: vieille méfiance contre la culture et l'intellectualisme.

Un président totalement inculte ne serait pas élu en France. Phénomène pourtant courant de notre côté de la mare atlantique. Question d'héritage sociohistorique. Dommage! Il me semble que le besoin est encore plus criant ici.

En août dernier, le monde entier apprenait que George W. Bush avait lu L'Étranger d'Albert Camus. Stupeur et tremblements! Qui l'eût cru? Notre surprise témoignait de son illettrisme habituel.

Au Québec, par-delà les beaux discours de langue de bois, l'anti-intellectualisme n'est jamais tapi bien loin. L'étiquette «d'élitisme» peut vous marquer au fer rouge:

- Vous n'écoutez pas Tout le monde en parle? -- Élitiste!
- Vous vous méfiez de l'ADQ? -- Anti-populiste!
- Vous lisez, vous fréquentez le théâtre, l'opéra? -- Mais sur quelle planète vivez-vous? Pas sur la nôtre.

On comprendra que les premiers ministres québécois ou canadiens n'ont pas trop intérêt à afficher une culture, réelle ou inventée. Et pourquoi le feraient-ils? C'est tellement mal vu...

Alors, Yann Martel a bien raison de piquer Harper. Bataille perdue que celle du livre chargeant l'ignorance au Parlement? Peut-être. Mais c'est qu'il faut d'abord la gagner en nous, cette bataille-là.


Source: Adptation d'Odile Tremblay, Le Devoir et autres sites de nouvelles

samedi, avril 14, 2007

Les Frères Karamazov

J'avais à peine 20 ans et je lisais déjà Dostoïevski, traînant son roman les Frères Karamazov partout avec moi, fier de posséder quelques choses que personne ne connaissait et semble-t-il, n'avait pas le goût de connaître. N'y comprenais pas grand-chose, ne savait lire que le sens commun du texte, la symbolique m'échappait: n'avais pas appris à plonger en eau profonde, n'étais pas doué pour l'apnée et cherchais mon souffle après deux paragraphes lus. Mais je m'obstinais. Tous les soirs en revenant de mon emploi d'étudiant à la Banque, dans mon premier appartement près de l'incinérateur, je mangeais en silence avec les miens, puis m'enfermait dans ma chambre. Je lisais à voix haute quelques phrases des Frères Karamazov, pour incruster en moi la signification des mots et je transcrivais les plus beaux passages dans mon cahier noir.

À partir de ce moment, j'ai préféré les livres ambitieux, du genre des Misérables de Victor Hugo, de Don Quichotte de Cervantès, Le Comte de Monte-Cristo d'Alexandre Dumas et d'Anna Karénine de Tolstoï. Au cours des derniers mois, il y a eu l'immense Les Bienveillantes de Jonathan Littell et le non moins impressionnant James Joyce de Victor-Lévy Beaulieu que je lis en ce moment.

J'aime entrer dans une histoire et y rester longtemps. Un gros livre fini par vous habiter. Se lève avec, mange avec, prend l'avion avec, s'endors avec. Quelques choses de bouleversant, puisqu'on ne peut sortir de pareils ouvrages comme on y est entré, sans qu'ils n'aient rien changé en soi.

Tandis qu'un court roman, ça se lit rapidement, ça ne crée en soi qu'un petit cercle de plaisir. Plein de personnages vous sollicitent sans modifier grand-chose à la qualité de ce que vous êtes.

Encore aujourd'hui lorsque la neige tombe drue à Montréal, les images des grands romans russes me viennent à la tête. Je regarde par la fenêtre de mon salon et j'imagine un cheval noir, un traîneau, le vent qui fabrique une tornade poudreuse, un homme debout, comme un pan de mur tellement il est emmitouflé de fourrures, un fouet à la main et, derrière lui, une meute de loups faméliques attendant le bon moment.

Même le temps n'arrive pas à effacer ses images pleine d'émotions de lectures libérantes.

vendredi, avril 06, 2007

Un vendredi saint à Montréal

Ma lecture du "James Joyce" de Victor-Lévy Beaulieu est fastidieuse en ce vendredi saint. VLB a écrit un grand livre sur un grand écrivain, sans l'ombre d'un doute, avec des phrases magnifiques comme je les aime pleine d'ambitions et de perplexité.

Mais les livres de VLB (comme ceux de J. Joyce) sont aussi remplis de religion catholique, d'images religieuses, de Christ crucifié, de Jésus de plâtre, d'encens et de lampions. Tordus entre leurs démons et la vertu. Cela me rappelle un peu trop mes grand-mères et ma toute petite enfance.

J'ai besoin de prendre l'air. Je quitte VLB à la 327e page (sur 1100!!) pour aller me promener sur le Plateau. C'est un après-midi gris et venteux à Montréal. L'avenue Mont-Royal est pleine de monde en ce jour de pseudo congé pascal.

Tous les magasins sont ouverts comme si de rien n'était et effectivement je ne sens aucune spiritualité nulle part. Certaines personnes traînent en se promenant ou en faisant leurs emplettes alors que d'autres se pressent.

Je me rends compte que je cherche le recueillement, mais dans cette masse incongrue, je me trouve plutôt à Babel. J'essaie d'accélérer le pas.

Je m'arrête au coin de Berri et Mont-Royal pour regarder passer une longue procession de catholiques dans le cadre de la marche du pardon. Foule vraiment bigarrée de pauvres bougres qui passent devant moi, croix à la main.

Avec mon VLB dans la tête, je suis aux antipodes de tout état de grâce. Je ne sais pas trop pourquoi, j'arrête au Sanctuaire du Saint-Sacrement tout juste à côté, sur l'avenue Mont-Royal. Je rentre pendant la prière silencieuse.

Je ne vais jamais à la messe donc je ne connais pas cette formule: pas de messe ni cérémonie, juste des passants qui rentrent 10-15-20 minutes pour se recueillir et ressortent. Je m'assois et observe cette grande église avec sa centaine de personnes solitaires qui y prient (ou se reposent) pendant un court moment. Je suis intrigué par cette congrégation monastique de Jérusalem installée en plein coeur de Montréal.

Je regarde sans regarder en tentant de m'enlever les démons de mes auteurs fétiches. Ne penser à rien. J'arrive en une quinzaine de minutes à extraire toutes images de ma tête.

En sortant, je suis abordé par la Soeur hospitalière (je crois) qui me demande si je vais bien avec un grand sourire religieux comme dans les films de Fernandel. Je lui ai dit que ma petite pause au Sanctuaire m'avait fait du bien mais que l'esprit du Vendredi saint à Montréal avait laissé place à l'indifférence et au commerce. Nullement étonnée, elle me dit ceci: «C'était probablement comme ça au temps de Jésus. Le temps devait être aussi gris et la foule devait être aussi désordonnée et affairée à Jérusalem. Personne ne chantait de chants religieux avec recueillement dans la rue...Votre expérience est proche de la réalité que Jésus a lui-même vécue. Le saviez-vous?»

Non je ne le savais pas... Je la remercie et je laisse derrière moi, j'en suis certain, la bonté incarnée. Je retourne dans mon monde en ne comprenant toujours pas ce que cette gentille Soeur voulait bien me dire et surtout pourquoi.

samedi, mars 31, 2007

Chronique d'un samedi matin

Le temps est beau sur le Plateau Mont-Royal en ce dernier jour du mois de mars 2007. Ensoleillé et printanier Plateau.

J'arrive d'aller prendre une grande marche où j'étais entouré de plein de gens souriants qui font le charme de ce secteur de Montréal: des paumés, des artistes, des nouveaux arrivés, des étudiants et plein de familles avec des poussettes.

La lecture de mes journaux quotidiens m'a rappelée de façon surprenante à l'Ancien et le moderne. Comme si tous les journalistes de La Presse et du Devoir s'était donné le mot pour reprendre les thèmes de ce blogue. Des exemples??:

1- Dès la page A-2 du journal La Presse d'aujourd'hui (samedi 31 mars 07), je suis frappé par une immense photo de Victor-Lévy Beaulieu (VLB) au-dessus d'une chronique de Pierre Flogia débutant avec des extraits et propos du dernier livre de VLB sur James Joyce. Je suis justement en train de lire le James Joyce de Victor-Lévy Beaulieu pour préparer ma lecture du roman de James Joyce: Ulysse. Ceux qui suivent mon blogue, savent que je me suis lancé dans une série de commentaires sur 25 romans du XXe s. qui m'ont marqué. J'ai publié huit textes et mon prochain doit justement porter sur l'Ulysse de James Joyce.

2- Toujours dans le cahier A du Journal La Presse, on annonce que le réalisateur (S. Jacobovici) canadien du film controversé "Le tombeau de Jésus" sera à Montréal cette semaine pour faire la promotion de son film. Il sera même demain à l'émission dominicale de Radio-Canada, "Tout le monde en parle". Je disais bien du mal des théories qui supportent le documentaire dans un billet récent.

3- À la page suivante du même quotidien montréalais, on annonce la nouvelle théorie de l'architecte français Jean-Pierre Houdin qui explique la mystérieuse construction de la grande pyramide de Khéops par l'installation (il y a 4500 ans lors de la construction) d'une rampe intérieure en spirale jusqu'au sommet.

« Plus qu'intéressante, la théorie de Jean-Pierre Houdin est à la fois cohérente et révolutionnaire. L'une des grandes qualités de l'architecte, est de prendre les bâtisseurs de l'époque au sérieux. Il les considère comme de grands maîtres de la construction, de véritables ingénieurs », déclare Rainer Stadelmann, égyptologue spécialiste des pyramides, ancien directeur de l'Institut allemand d'Archéologie du Caire.

4- Même mon bon ami Paul, un des premiers lecteurs de ce blogue, est cité dans Le Devoir dans une phrase qui restera célèbre et digne du philosophe allemand Heidegger: "Dans notre tendance à l'égocentrisme, on tient facilement pour acquis que tout le monde aime ce qu'on aime".

5- Dans La Presse, un bon article sur l'année du Wi-Fi dans les grandes villes et la situation à Montréal. En fait, plusieurs villes se dotent de réseau sans fil pour les internautes. J'avais écrit en novembre passé un billet sur le projet Montréal sans fil dont on reparle dans cet article.

6- Finalement, je lis dans Le Devoir de ce matin une critique (fort positive) du dernier livre du français Emmanuel Carrère " Le roman russe", un livre du futur de L'Ancien et le moderne parce que je le lirai bientôt. Le thème en est formidable: comment arriver à assumer une vie qui se vit comme un roman russe c'est-à-dire déchirée entre les abîmes de la passion inconsidérée et un contexte sinon impossible à tout le moins difficile?

Bon! Je voulais vous parler de bien d'autres choses ce matin mais il fait trop beau soleil dehors...

samedi, mars 24, 2007

Les plaisirs littéraires de l’abbé Mugnier

Un de mes livres favoris est le "Journal de l’abbé Mugnier" (1879-1939). Parce qu'il m'apporte évasion et réconfort. J'ai toujours aimé les belles histoires fascinantes de mondes disparus; surtout celles d'univers littéraires.

Pendant 60 ans (1879 à 1939), l’abbé Mugnier a tenu un journal de vie sacerdotale et mondaine de celui qu’on a pu appeler le «confesseur des duchesses». Dans les salons parisiens les plus huppés, l’abbé Mugnier offrait pourtant l’aspect déconcertant d’un curé de campagne. Il s’était imposé par les qualités les moins faites pour réussir dans un tel univers : la modestie, la sensibilité et la fraîcheur d’âme.

Cette traversée nostalgique et imprégnée de Chateaubriand me touche beaucoup. Ghislain de Diesbach signale à ce propos que «ceux parmi lesquels il se sent le plus à l’aise, ce sont les écrivains, et son Dieu, c’est Chateaubriand, dont les Mémoires sont devenus son bréviaire.»

Donc lecture plus qu'agréable où l'on découvre Maurice Barrès, J-K. Huysmans, Paul Claudel, François Mauriac et beaucoup d’intellectuels peu connus de la mouvance catholique de cette époque. Mais il se lie aussi avec Anatole France, Marcel Proust, Paul Valéry, Jean Cocteau, Pablo Picasso et autres.

Extrait du Journal de l'abbé Mugnier 22 mai 1885 : "Victor Hugo est mort. Hier l’archevêque de Paris avait écrit à Madame Lockroy, une lettre digne, que j’eusse voulue plus belle encore. J’ai appris cette fin du grand poète, en sortant de la rue Bouret où m’appelait mon oeuvre de Belleville. On criait dans les rues la mort de Victor Hugo, comme j’ai entendu crier la mort de Gambetta et du comte de Chambord. Ainsi va le monde. Maintenant Hugo sait qui a raison du prêtre ou du libre penseur. Les journaux ne retentissent plus que d’un nom celui du poète national. On prépare des funérailles triomphales. Le Panthéon est désaffecté. Hugo traversera Paris, de l’Arc de Triomphe au Panthéon. On n’aura rien vu de pareil, depuis le commencement du monde. 31 mai Ce soir, vers 6 h 20, j’étais dans l’Avenue des Champs-Élysées et je regardais le catafalque du poète qui se dressait, au centre de l’Arc de Triomphe. Il m’apparaissait de loin, avec des lignes confuses et poudreuses. Les foules allaient et venaient. Je me suis approché assez près, et j’ai pu considérer ce monument noir et argent. Des cavaliers maintenaient l’ordre. "

Extrait du Journal de l'abbé Mugnier 1931- "On a surtout parlé de Rilke que la princesse de Thurn-et-Taxisa connu pendant dix-sept ans. Elle fit sa connaissance en 1909. La princesse considère Rilke comme le plus grand poète allemand, après Goethe qu’elle a vivement aimé. Rilke n’était pas très beau mais avait de beaux yeux bleus. Il était né à Prague. Il déclara à la princesse dès le début de leurs relations qu’il n’aimait pas Goethe mais il changea d’avis quand il eut lu la correspondance du poète avec Mme de Stolberg. Les chefs d’œuvre de Rilke sont les Élégies de Duino et Les Sonnets à Orphée.

Liée de plus ne plus avec Rilke, la princesse le reçut à Duino où il écrivit sa première élégie. À Duino aussi, il voulait traduire avec la princesse, la Vita nova de Dante. (…)

Rilke aimait le jardin du Luxembourg. Il parlait français mais avec un accent. La princesse avait apporté ses souvenirs sur Rilke écrits sur des longs cahiers. Elle nous en a lu un très grand nombre de pages."
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L'abbé Mugnier meurt dans sa chambre à Paris le 1er mars 1944 à l'âge de 87 ans. Quelques jours auparavant, il avait confié à une amie sa plus belle phrase peut-être: « Si je devais revivre ma vie, je la revivrais avec plus d'enthousiasme encore.»

dimanche, mars 11, 2007

L'ambition de Neige

La chose la plus difficile en littérature m'apparaît être de réintroduire dans les nouveaux textes les grands thèmes fédérateurs romantiques. Qui peut encore aujourd'hui écrire un poème sur un lac après Lamartine, un texte sur le temps qui passe après Proust ou des poèmes sur la mélancolie après Baudelaire et Nelligan?

Alors, que le turc Orhan Pamuk, prix Nobel 2006 de la littérature, publie un nouveau roman intitulé "Neige" est d'une terrible ambition.

Ça doit bien faire 6 mois que je me promets de lire ce "Neige" et je profite de mon voyage en Europe pour le faire. En lisant ce roman, je pensais sans arrêt à Albert Cohen et à sa Belle du Seigneur; c'est tout dire! À cause de la beauté de l'écriture bien-sûr, aussi pour le drame inéluctable que l'on voit venir, mais surtout parce que l'on retrouve l'auteur Pamuk dans le roman comme narrateur de l'action. Encore mieux, il y a les mêmes petites longueurs à la fin du roman comme dans la "Belle du Seigneur"!!

En fait, "Neige" est un roman surprenant, d'une écriture efficace, belle et fluide qui joue sur plusieurs registres: la poésie, la vie endormie, la pauvreté annihilante, le rapport difficile occident/islam, l'amour impossible, la politique et le romantisme de Tourgueniev. Orhan Pamuk, en plus de se planter lui-même dans son roman à la Albert Cohen, joue donc très habillement avec un ton poétique et nostalgique qui m'a séduit avec des sujets d'ordre politique très contemporains – comme l'identité de la société turque et la nature du fanatisme religieux. Neige, ce sont tous les tourments de la Turquie actuelle, tous ses drames concentrés dans un roman aux allures de fable politique.

Et bien-sûr de la neige partout, tous le temps, à presque chaque page comme un élément omniprésent du décor de cette petite ville d'Anatolie turque (Kars) où se déroule l'action.

Et vous savez ce qui est enivrant avec l'ambition? C'est quand on y arrive. Orhan Pamuk doit être content de lui...

samedi, février 17, 2007

Mes romans du XXe siècle: #8 Aldous Huxley

Mon 8e billet de ma série de mes 25 romans favoris du XXe siècle qui relate ma relation avec 25 romans du XXe siècle portera cette fois ci sur un roman qui a marqué nombre de scientifiques et sociologues soit Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley.

Il fait suite aux sept premiers textes que j'ai écrit dans le cadre de cette série, toujours par ordre alphabétique et de parution:

1) Les Robots d'Isaac Asimov
2) Entre la sainteté et le terrorisme de Victor-Lévy Beaulieu
4) L'Étranger d'Albert Camus
5) Les dix petits nègres d'Agatha Christie.
6) Belle du Seigneur, Albert Cohen
7) Mémoires d'une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir

#8 Le Meilleur des mondes vu d'un optimiste...

Qu'est-ce que vous voulez! Je suis un optimiste galopant. Dans le fin du fond, je n'aime pas la réalité. Surtout pas celle que nous ramène aux côtés sordides des gens et des choses sur lesquels personne n'a de prise. Un problème doit avoir une solution. Si je le peux j'y travaille, sinon je ne sais trop quoi faire. Même en lisant sur l'Afrique récemment (Mamoudou Gazibo), j'essaie à chaque page de distiller l'espoir... c'est tout dire de ma pauvre psyché.

Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley, publié en 1932, est l'archétype même du roman pessimiste qu'un professeur bien intentionné, j'imagine, m'a fait lire à la fin de mon secondaire. Le titre original du roman, Brave New World, provient de La Tempête de Shakespeare, acte 5 scène 1. Le titre français, Le Meilleur des mondes, est tiré d'une phrase en français présente au début de la version originale anglaise, empruntée à Candide de Voltaire.

Huxley y exprime sa désillusion sur le devenir de l'humanité. Le roman prend place dans un débat qui oppose les tenants de la science comme source de progrès infinis et ceux, plus sceptiques comme Huxley, qui y voient un contrôle et une aliénation sur l'homme.


Sa lecture fût un grand choc pour le pauvre adolescent que j'étais. L'avenir n'est pas rose quand on lit Huxley...C'est une fable d'anticipation dans un monde conditionné par la science que j'avais sous les yeux. La procréation est devenue artificielle et les êtres humains sont pré conditionnées (on programme leur niveau intellectuel, leur place dans la société et leurs loisirs). Je me souviens très bien de la page couverture de l'édition de poche que je lisais à l'époque avec un bébé chevelu dans un bocal...pas jojo mon Aldous...

Huxley y fait, par le biais du roman, le procès des applications scientifiques bien plus que de la science en soi. Selon l'écrivain anglais, plus les outils scientifiques seront puissants, plus le tout sera dangereux puisque l'homme par lui-même est peu sûr et désespérant. En résumé, on court à notre perte...

Je n'ai pas aimé lire Le Meilleur des mondes mais il m'a marqué. Il m'a conforté dans ma modeste volonté d'être contre tous les meilleurs des mondes imposés, mais surtout à l’écoute du meilleur des mondes possibles – le seul qui soit, celui que je cherche encore...